Les chiffres derrière la communauté turque au Canada

Plusieurs fois, je me suis fait demander combien y avait-il de tucs au Québec, au Canada. Par l’absence d’études sérieuses et de sources fiables sur ce sujet, la quantification était difficile, voir impossible. Où se situe les canadiens d’origine ethnique turque par rapport à la moyenne? Quelle est l’apport économique de cette population? Ce sont des questions méritant inévitablement d’être répondues. Grâce aux données publiées suite aux recensements par Statistique Canada et aux compilations par le Ministère de l’Immigration et Communautés culturelles du Québec, des réponses étonnantes à ces questions sont obtenues.

Les données présentés dans le présent texte ont été obtenues via le site www.statcan.gc.ca de Statistique Canada (pour les données des recensements de 2006 et 2011) ainsi que le Portrait statistique de la population d’origine ethnique turque recensée au Québec en 2006 publié par le Ministère de l’Immigration et Communautés culturelles du Québec. Les résultats du recensement 2016 de Statistique Canada ne sont pas encore publiées. De plus, le rapport gouvernement du Québec tient seulement compte du recensement de 2006. Il reste que les faits disponibles dans ce rapport étant plus détaillés et spécifiques à la communauté turque, elles sont, pour l’objectif du présent survol, plus qu’intéressantes afin de dresser un portrait de la population turque. Dès que les données plus actuelles seront disponibles, il sera sans aucun doute très pertinent de reprendre l’exercice et constater l’évolution dans le temps.

Le présent survol, qui ne se substitue pas à une analyse approfondie de statistiques, a comme mission de relever des faits intéressants sur les caractéristiques au niveau ethnoculturel, démographique, de la scolarité, linguistique et socio-économique de la population d’origine ethnique turque au Québec et au Canada.

Selon les plus récents chiffres publiés par Statistique Canada, à partir du recensement de 2011, respectivement 36 750 et 11 390 personnes parlent le turc au Canada et au Québec. De la population des 15 ans et plus, la première génération représente environ 84 %, donc des personnes sont nées à l’extérieur du Canada. Selon le rapport du gouvernement du Québec mentionné plus haut, 36,2 % de l’immigration de la communauté turque au Québec a eu lieu après 1996. Une donnée intéressante est que 1 755 personnes ont immigré au Québec avant 1986. Deux tendances devraient se dessiner pour les prochaines années suite à l’observation de ces chiffres : une augmentation de l’immigration au Canada provenant de la Turquie combinée à une hausse du nombre de personnes se déclarant d’origine ethnique turque après changement du statut matrimonial et/ou situation familiale des immigrants de la première génération comme par exemple la naissance d’enfants ou le parrainage de membres de la famille.

Au niveau démographique québécois, en 2006, la moyenne d’âge de la communauté turque était significativement plus jeune que celle à l’échelle québécoise : 41 % de la communauté turque avait 24 et moins comparativement à 30 % pour le Québec. La communauté turque se démarque également de la moyenne québécoise au niveau de l’état matrimonial puisqu’elle s’est déclarée mariée à 40 %, une donnée supérieure de 9 % versus le Québec. Un autre écart important est qu’un pourcentage de près de 40 % de la communauté turque a déclaré avoir au moins un enfant en comparaison de 29 % à l’échelle du Québec. Étant donné que la population d’origine ethnique turque au Québec, tout en ayant un taux plus important au niveau de la naissance d’enfants, est plus jeune que la moyenne provinciale, elle devrait avoir une croissance proportionnellement largement supérieure au cours des prochaines années de la moyenne nationale composée quinquennal de 3,5 %.

Au niveau de la scolarité, selon le rapport du gouvernement du Québec, il est possible de dégager deux résultats complètement à l’opposé pour le plus haut certificat, diplôme ou grade obtenu pour les personnes âgées de 15 et plus. En effet, la proportion de la communauté turque, en 2006, ayant obtenu un grade universitaire était supérieure à l’ensemble de la population québécoise : 24 % comparativement à 17 %. D’un autre côté, plus de la moitié de la communauté turque au Québec n’avait pas dépassé le diplôme d’études secondaires, un taux désavantageusement plus élevé de plus de 4 % par rapport à l’ensemble de la population québécoise. Il sera intéressant de constater l’évolution de ces données avec les données plus récentes à venir du recensement de 2016, afin de mettre en relief l’attente de l’évolution démographique différente des deux populations par rapport à celle de leur scolarité.

Au niveau linguistique, les langues turques selon la définition données par Statistique Canada, ne figurent pas dans les 22 autres langues autres que celles officielles ou autochtones pour lesquelles des données plus détaillées sont publiées, notamment en termes de rétention. Il y a tout de même des résultats intéressants : respectivement plus de 78 % et 63 % de la communauté turque connaissent seulement le français ou l’anglais. Un pourcentage de plus 50 % de la population de la communauté turque connaissent le français et l’anglais comparativement à près de 8 % qui ne connaissent ni le français ni l’anglais. Ce dernier résultat est près du quadruple de la moyenne canadienne qui se situe à moins de 2 % et du triple de la moyenne de la région métropolitaine de Montréal qui se situe à 2,6 %. Inévitablement, une recherche serait de mise sur les raisons qui expliquent une connaissance des langues officielles plus faible que la moyenne. Cela permettrait peut-être de comprendre certaines des difficultés vécues par la communauté turque dans son intégration dans son pays d’accueil.

Au niveau socio-économique, le revenu moyen québécois en 2006 était de 32 074 $. Ce revenu était supérieur de 6 823 $ par rapport à celui de la communauté turque. Rien n’indique que cet écart important devrait se résorber dans les données du plus récent recensement. En effet, le revenu médian de l’ensemble de la population québécoise était de 24 430 $, supérieur de 8 405 $ lorsque comparé à celui de la communauté turque. Sachant que la communauté turque était surreprésentée au niveau du chômage (14,6 % comparativement à 7 % pour la moyenne québécoise) et qu’une part importante de ses membres étaient à l’emploi dans des secteurs à haute précarité et voués à des changements significatifs dans les prochaines années (17,7 % dans le secteur de la fabrication et 13,2 % dans celui du détail), il existe une appréhension de détérioration du statut économique de cette communauté. Finalement, une autre donnée inquiétante est l’écart significatif du revenu médian entre les hommes et les femmes au sein de cette communauté : celui des femmes étant inférieur de 7 815 $ à celui des hommes (28 911 $ pour les hommes et 21 096 $ pour les femmes).

Les résultats interprétés plus haut permettent de dégager deux conclusions distinctes.

La première est que la population d’origine turque, plus jeune que la moyenne nationale, prendra de plus en plus de place en termes de nombre au sein de son pays d’accueil. Dans le passé, bien souvent les canadiens d’origine turque se sont sentis négligés, voire oubliés dans les décisions politiques ayant des impacts sur eux. Une attitude de statu quo par les instances politiques (fédéral, provincial, municipal, etc.) sera considérée comme étant un mépris envers la communauté turque. La croissance démographique de la communauté turque est et le sera davantage importante. Ainsi, le coût politique d’une omission de considération de cette part de la population canadienne augmentera également de manière considérable.

La deuxième conclusion est que les membres de cette communauté font face à des défis sur le marché de l’emploi, les pistes d’explications étant la scolarité et la connaissance des langues officielles. Ainsi, il revient à chaque membre de cette communauté de prendre sa place au sein de son pays d’accueil. L’implication de chacun dans leur communauté locale permettra entres autres de bâtir un réseau d’accueil des nouveaux arrivants. Ces réseaux permettront : l’intégration plus rapide des nouveaux immigrants,  l’amélioration de la maîtrise d’une ou des langues officielles et l’accélération de l’accès à des emplois de qualité. Cette implication permettra notamment de travailler à trouver des explications derrière les écarts économiques (avec l’ensemble de la population et entre les femmes et les hommes au sein de la communauté), derrière le paradoxe de taux de diplomation universitaire plus élevé tout en ayant un taux de non-diplomation post-secondaire inquiétant et derrière un taux de chômage plus du double de la moyenne.

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